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25 octobre 2021 1 25 /10 /octobre /2021 00:01

Suite de la biographie d’Eugénie Peauger

Fondatrice en décembre 1900 de l’Association fraternelle des receveuses, dames employées des postes, des télégraphes et des téléphones, Eugénie Peauger voit son initiative très commenté, en termes très favorables, par une grande partie de la presse quotidienne et des journaux destinés aux femmes.

L’objectif de l’association, qui a le statut de société de secours mutuels, est de venir en aide aux sociétaires malades ou accidentés par le versement d’une indemnité. Mme Peauger en est la présidente.

Elle sait attirer plusieurs personnalités dans ses membres d’honneur, dont Jeanne Levayer Millerand, épouse du ministre du commerce, de l’industrie, des postes et télégraphes et futur président de la République Alexandre Millerand, Léon Mougeot, sous-secrétaire d'État des Postes et Télégraphes et son épouse, Pauline Dautel ou le préfet de la Seine et ancien directeur des Postes, Justin de Selves. Le quotidien Le Français réalise un entretien avec elle, soulignant qu’elle a « la parole précise, énergique avec un accent de douceur ». Au-delà des enjeux matériels (indemnités de maladie ou de maternité, aide aux obsèques), elle insiste sur la solidarité morale : « Si vous saviez combien le sort des employées femmes est triste le plus souvent! Quel sombre isolement dans ces bureaux de campagne, où la receveuse, où l’employée arrive inconnue et déjà suspecte, jalousée pour son instruction, pour son rôle de dame et de fonctionnaire ! Oh ! Les vilenies de petits villages : cancans, potins, calomnies — et souvent les plus graves ! Dans les villes, autre inconvénient: noyée parmi un personnel masculin bien plus nombreux, la jeune débutante courra des dangers que vous devinez. (…) Enfin nous voudrions n’abandonner nos adhérentes — pas même après la mort ! — Combien s'en vont, sans une amie, vers une tombe aussi isolée que le fut sur terre leur pauvre demeure ! (…) Nous  voulons qu’une fois mortes elles aient encore quelques camarades derrière leur cercueil, quelques simples fleurs sur leur tombe !... »

L’association compte plus de deux cents adhérentes peu après sa fondation sur sept ou huit mille receveuses ou employées. En 1901, elle étudie un projet d’orphelinat. Mme Peauger devient une interlocutrice sociale sollicitée par les personnalités officielles ; elle est ainsi consultée par la commission extraparlementaire de la révision des allocations, remises et indemnités accordées au personnel des postes en novembre 1902. La même année, en décembre, Alexandre Bérard, nouveau sous-secrétaire d'État des Postes et Télégraphes, préside l’assemblée générale de l'Association pour montrer « son intérêt au petit personnel de son administration » selon Le Petit Journal. En 1904, le groupement adhère au Conseil national des femmes françaises.

Ayant quitté son poste de Rosny-sous-Bois, Eugénie Peauger devient receveuse à Joinville-le-Pont (Seine, act. Val-de-Marne) en octobre 1903. Elle réside dans l’immeuble, situé quai du Barrage.

Le bureau de poste de Joinville (peut-être avec Eugénie Peauger à droite)

En novembre 1903, Mme Peauger est vice-présidente du Congrès des receveurs et receveuses de France et des colonies qui réclame notamment des congés annuels sans frais pour les receveurs de bureaux simples soulignant que « seuls, parmi tous les employés de l’administration des Postes, les petits receveurs n’ont droit à aucun jour de repos dans l’année ». Le congrès demande également le rachat du matériel par l’administration, estimant « inadmissible que l’État, le premier des patrons, fasse payer à ses employés le matériel qui lui sert à exploiter le monopole postal. »

La constitution d’une Maison des dames des postes et télégraphes, sous forme de société coopérative en février 1904, fait appel à plusieurs collègues de l’association. Des dons de M. de Rothschild ou du Syndicat des agents de change permettent de constituer le capital de départ et l’immeuble est construit rue de Lille à Paris (7e arr.) avec comme maître d’œuvre Eugène Bliault, architecte du Musée Social, dans le style Art nouveau. Il comprend environ cent chambres meublées, un restaurant coopératif, et un vaste salon-bibliothèque ainsi qu’un jardin. Eugénie Peauger est administratrice de la société lors de sa constitution officielle en décembre 1904.

Une Fédération des associations professionnelles des postes télégraphes et téléphones de France et des colonies se constitue en juillet 1905, revendiquant 15 000 adhérents, après que le processus de regroupement ait été lancé en décembre 1904. Y participent l’association des dames ainsi que toutes les structures des receveurs, des ambulants, des personnels administratifs, des commis, des mécaniciens ou des expéditionnaires. Alors que le droit syndical n’est pas encore reconnu dans l’administration, il s’agit d’une première organisation à cette échelle à but de représentation du personnel. Mme Peauger est membre du comité exécutif du conseil fédéral.

La commune de Joinville accueille en août 1905 le championnat du monde de natation, qui se déroule en eau vive dans la Marne. La presse sportive signale le comportement de la receveuse Peauger, se félicitant de « la célérité et la diligence qu'elle mit à assurer son service. »

Eugénie Peauger meurt le 13 octobre 1905 à Paris (15e arr.), rue Dombasle, une voie parisienne baptisée en l’honneur d’un oncle d’une précédente directrice du bureau de poste de Joinville. Âgée de 45 ans, elle n’a pas eu d’enfant et était décorée des Palmes académiques comme officière d’académie depuis janvier 1902.

L'Union des dames de la Poste luis consacre, sous la signature de Spada, luis consacre une longue nécrologie, relevant qu’elle « montra un inlassable dévouement, chaque fois qu’il s’agit de combattre une injustice ou de venir au secours d’une de ses sociétaires ». Spada relève que « sa mort nous a étonnées, parce que nous ignorions que notre excellente camarade était depuis longtemps minée par le mal qui devait l’emporter. Gomment l’aurions-nous deviné ? Mme Peauger ne se plaignait pas et son activité incessante ne pouvait laisser soupçonner son état maladif. En effet, il faut remarquer qu’elle parvenait à s’acquitter de tous ses travaux, tant dans les commissions qu’à son association, en même temps qu’elle menait à bien la gestion de l’important bureau dont elle était receveuse. Elle était de ces courageuses créatures qui travaillent sans trêve et sans bruit, modestement et sans s’effrayer des charges qui leur sont imposées. »

Fin

La Maison des dames des Postes de la rue de Lille à Paris

 

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23 octobre 2021 6 23 /10 /octobre /2021 00:01

Début de la biographie d’Eugénie Peauger

Rose Marie Eugénie Chégu naît le 6 juin 1860 à La Rochelle (Charente-Inférieure, act. Charente-Maritime). Elle est la fille d’Angélique Rose Marie Olive et de son mari Joseph Chégu, portier-consigne (agent chargé de l’ouverture et de la fermeture et dépositaire des clés) au fort Saint-Nicolas. Il exerce la même fonction au fort du Mont-Valérien à Suresnes (Seine, act. Hauts-de-Seine) quand il meurt en juin 1868. Il était titulaire de la Médaille militaire et chevalier de la Légion d’honneur. De ce fait, Eugénie reçoit une éducation dans la maison des Loges, à Saint-Germain-en-Laye (Seine-et-Oise, act. Yvelines).

La veuve Chégu se remariera avec Orens Portes, également portier-consigne, décoré de la Médaille militaire et chevalier de la Légion d’honneur.

Pour sa part, Eugénie Chégu épouse en août 1881 à Suresnes, où elle réside toujours au Mont-Valérien, Gustave François Jules Basséras, adjudant du bataillon de gendarmerie mobile (basé à la caserne Babylone de Paris). Il meurt en décembre 1883 à Saint-Maurice (Seine, act. Val-de-Marne). Il était lui aussi décoré de la Médaille militaire.

Après avoir été aide au bureau de Suresnes, Eugénie Basséras est embauchée en mai 1886, par l’administration des Postes comme dame-employée à Puteaux (Seine, act. Hauts-de-Seine). Elle devint receveuse à Chaulnes (Nièvre) puis Survilliers (Seine-et-Oise, act. Val-d’Oise). Elle est, en 1891, receveuse du bureau de Rosny-sous-Bois (Seine, act. Seine-Saint-Denis), avec un très modeste traitement de 800 francs par an. Toujours à ce poste, elle épouse, en juillet 1893 à Rosny, Clément Ernest Marie Peauger, commis des postes dans la commune proche de Montreuil.

C’est à Rosny qu’Eugénie Peauger prend pour la première fois des responsabilités associatives. Elle est secrétaire du comité de l'Union des femmes de France, organisme caritatif qui organise en janvier 1896 une tombola au profit des rapatriés de Madagascar, soldats revenus de la campagne de conquête de l’île. C’est aussi à ce titre qu’en septembre 1902 elle secourt des ouvriers en charge de la construction d’une maison, voisine de son bureau, qui s’est effondrée.

L’essentiel de l’importante activité militante de Mme Peauger va s’exercer dans la défense des employées des Postes, sort apparaît peu enviable selon la presse féminine. Dans Le Journal des femmes, en août 1901, la publiciste et directrice de théâtre Madeleine Carlier décrit la condition des receveuses des postes.

Elle estime que « la dignité de leur vie, la conscience avec laquelle elles remplissent leurs fonctions, de plus en plus assujettissantes, sont bien faites pour inspirer un intérêt profond ».  Madeleine Carlier décrit ensuite son quotidien : « Ceux qui ne la voient qu’un instant, derrière le guichet, vendant un timbre, payant un mandat, ou momentanément assise devant l’appareil télégraphique sont peut-être tentés de juger son existence assez douce. Ils ignorent qu’à ce travail aisé s’adjoint la charge d’une comptabilité souvent écrasante, fort compliquée lorsque s’y ajoute la caisse d’un facteur receveur, dans tous les cas longue et minutieuse, exigeant presque toujours des veilles que le lever matinal rend très pénibles. Plus lourde encore que la fatigue matérielle est pour beaucoup la préoccupation d’esprit. La receveuse est responsable, et dans les bureaux où les transactions sont nombreuses la caisse parfois contient une somme considérable. Du jour où un employé des postes est devenu titulaire d’une recette — ceci bien entendu s’applique aux fonctionnaires des deux sexes — sa responsabilité commence pour ne cesser qu’a la retraite. Le receveur et la receveuse n’ont jamais une véritable vacance. Pendant le congé annuel de quinze jours que le règlement autorise, les frais du remplaçant sont à leur charge, et ils demeurent responsables de sa gestion. C’est pourquoi certaines receveuses renoncent d’elles-mêmes à ce congé que trouble la hantise de craintes harcelantes. Pour la femme, dont le gagne-pain est si rude à conquérir, la peur des difficultés avec l’administration est bien plus angoissante que pour l’homme. Il faut qu’elle le soit à un terrible degré pour les inciter à se priver d’un bref repos que la santé réclame impérieusement. Qu’on songe, en effet, au servage d’un travail de bureau qui ne comporte en France aucun arrêt de jours fériés et tient les fonctionnaires enfermés de sept heures du matin à sept heures du soir, sans parler de ceux que les courriers nocturnes obligent à se lever à deux ou trois heures du matin. »

L’inégalité entre les hommes et les femmes frappe Madeleine Carlier : « Ce labeur constant et sédentaire, qu’on peut sans nulle exagération qualifier d’esclavage, est certainement plus pénible encore pour la femme que pour l’homme. D’ordinaire le receveur est marié, a une famille; de toute façon, il sort, entretient des camaraderies, prend contact avec la vie externe. »

La condition sociale est également pointée du doigt par Madeleine Carlier : « Cette carrière, qui exige tant de sacrifices par l’assiduité ininterrompue du travail, dédommage-t-elle au moins celles qui l’embrassent par une aisance proportionnée à la somme du labeur ? Tout d’abord les débuts sont longs. Ce n’est pas aisément qu’on obtient une recette. Généralement, la postulante doit chercher à être, en premier lieu, nommée dame employée, ce qui encore exige au préalable deux années de stage comme aide et l’épreuve d’un examen. Les dames employées débutent aux appointements annuels de mille francs, sans logement ni aucun bénéfice sur les opérations du bureau. Souvent elles sont obligées d’attendre cinq, six ans et plus pour être nommées receveuses (…). La receveuse, comme la dame employée, débute à mille francs. Elle doit fournir un cautionnement de valeur égale à la première année de traitement. Elle est logée par l'administration. (…) Elle touche, pour l’entretien du bureau, une indemnité de régie, mais (…) cette indemnité ne couvre pas les frais de chauffage et d’éclairage. (…) Les receveurs et receveuses débutent aux appointements identiques ; mais, avec l’avancement, nous constatons l’injuste disproportion (…) qui, à vrai dire, existe partout sous le règne actuel du salaire inégal pour travail égal. Le traitement d’une receveuse de deuxième classe ne peut dépasser deux mille francs. C’est le bâton de maréchal des employées des postes, et encore bien peu d’entre elles le peuvent conquérir. Toutes les situations avantageuses sont réservées au personnel masculin. (…) Les confidences qui nous sont venues d’un peu partout nous permettent d’affirmer, en toute impartialité, qu’en un petit nombre de bureaux la position de quelques employées est devenue bien délicate, par suite de l’attitude des receveurs et de certains commis d’ordre. La discipline étroite qui fait du gérant d’un bureau simple ou composé le maître absolu du travail et de l’avenir de ses agents […fait] que certains misérables (…) vont jusqu’à poursuivre par les rigueurs administratives et par la calomnie celles qui ne veulent pas sacrifier leur honneur à leur position. » Des faits analogues sont, il est vrai, trop fréquents pour que de telles révélations nous étonnent. Ceux qui connaissent la vie industrielle et commerciale, l’odieuse oppression de la femme pauvre par l’homme débauché, savent de combien de hontes involontaires est parfois flétrie celle dont le gagne-pain dépend des caprices du mâle. Mais si l’infamie est trop ordinaire en nos mœurs, elle n’en suscite pas moins l’indignation et les poignantes détresses de jeunes filles (…) C’est à cette situation particulièrement douloureuse pour les femmes que va désormais porter remède une société de création récente (…) l’Association fraternelle des receveuses, dames employées des postes, des télégraphes et des téléphones (…). L’initiative en est due à Mme Peauger, receveuse des postes à Rosny-sous-Bois.

À suivre

Madeleine Carlier

 

 

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